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Entretien avec Dominique Paturel (version longue)

par Martin Besnier - le 22 février 2018
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Dominique Paturel est chercheure à l’INRA – UMR « Innovation et développement dans l’agriculture et l’alimentation » de Montpellier. Entretien réalisé dans le cadre de la lettre papier n°30 du RTES.

Pouvez-vous nous présenter le champ de vos travaux universitaires ?

Mes travaux depuis une dizaine d’années portent sur les questions d’accès à l’alimentation durable pour les familles à petit budget et les personnes en situation de précarité, en particulier via les dispositifs d’aide alimentaire. Je m’inscris dans les travaux de Tim Lang, qui a élaboré la notion de « food democracy ».

Je m’intéresse aux dispositifs d’aide alimentaire, tels qu’ils ont été mis en place par l’État en France depuis les années 80, par une sous-traitance à quatre opérateurs caritatifs : les Restos du coeur, le Secours populaire, la Croix Rouge et les banques alimentaires. Nous expérimentons l’approvisionnement local en fruits et légumes de ces opérateurs, ce que cela engendre en terme de démocratie alimentaire, et parallèlement nous regardons comment les acteurs de la lutte contre la pauvreté intègrent ou non ces possibilités de changements d’approvisionnement, et enfin les impacts pour les personnes en situation de précarité.

Quels sont selon vous les enjeux de la démocratie alimentaire ?

Nous vivons actuellement une période de transition du modèle alimentaire dans le cadre plus large d’une transition écologique, où tout peut basculer, avec deux issues possibles en terme de démocratie alimentaire, dans un schéma un peu binaire, entre :

- un système néo-libéral qui sortirait renforcé, modernisé, laissant les rapports de force en l’état avec une industrie agroalimentaire puissante, une élite qui continue à prendre les décisions, et le reste de la population qui va changer ses habitudes alimentaires de façon contrainte et forcée.

- un système plus démocratique, où sous des formes plus localisées, la population arrive à s’organiser pour reprendre la main sur le système alimentaire.

Ces deux issues sont actuellement en tension, et elles auraient besoin d’être encadrées par un droit à l’alimentation durable. Il ne s’agit pas simplement d’un enjeu de justice, d’accès égalitaire à une alimentation de qualité, mais aussi d’un enjeu démocratique : comment et qui décide ?

Mais, je ne suis pas sûre que la transition alimentaire en cours, qui prend certes une forme bien plus acceptable écologiquement que le modèle qui avait fonctionné auparavant pendant 40 ans, apporte un réel changement de paradigme en terme de démocratie alimentaire, notamment en terme de partage de la valeur.

Depuis le début des années 2000 et la mise en place du programme national nutrition-santé, on assiste à la naissance de l’alimentation-santé comme problème public, avec une montée en puissance de recommandations publiques et de la société sur ce thème. Il n’est pas question pour moi de remettre en cause le bien fondé scientifique de ces recommandations ou des problèmes de santé liés à l’alimentation, je ne suis pas nutritionniste, mais tout cela s’apparente au retour en force d’un courant hygiéniste, avec de nouvelles formes de contrôle social.

Dernièrement, la loi sur le gaspillage alimentaire de 2016 a posé les conséquences d’un système productiviste, mais simplement en disant « nous allons donner ce gaspis aux pauvres, et c’est normal » sans se demander pourquoi cela doit seulement aller aux pauvres et sans s’interroger et intervenir sur les causes de ce gaspillage, entre autre sur les formes de production, de transformation et de distribution.

J’observe pourtant que les familles à petit budget font souvent preuve d’une très grande ingéniosité face aux contraintes et face à ces recommandations d’alimentation-santé.

Comment les acteurs de l’ESS, avec les collectivités locales, peuvent concourrir à la démocratie alimentaire ?

Sur mon terrain de recherche, les acteurs de l’ESS sont très présents, mais leur présence ne permet pas forcément un développement de la démocratie alimentaire.

Les structures de l’ESS sont nombreuses à se développer dans les services d’intermédiation entre consommateurs et acteurs agricoles et de la distribution. Ces structures, souvent portées par une population plutôt jeune et qualifiée, s’implantent en quartiers populaires. Mais j’observe que nombre de ces initiatives quittent le terrain de l’alimentation populaire pour aller vers le businness social, en perdant leur clientèle de départ. Pour des raisons de modèle économique, ces structures doivent s’autonomiser des subventions, et vont dès lors s’ouvrir à des populations aux budgets plus importants. Et au-delà des questions de prix, on observe souvent un clivage social entre populations.

D’un autre côté, on voit se développer des projets d’autoconsommation tels que les jardins partagés en pied d’immeuble, qui mêlent davantage de populations mais cela ne permet pas une autosuffisance alimentaire.

Concernant les collectivités locales, elles ne sont pas forcément au rendez-vous de la démocratie alimentaire non plus. Elles se servent souvent des innovations sociales pour porter l’image de leur territoire plus que pour répondre aux besoins des populations.

Pour concourir à la démocratie alimentaire, les collectivités doivent remettre en cause les visions descendantes de la décision publique et contribuer au développement d’une économie plus localisée, mais pas non renfermée sur elle-même et construire les liens avec les autres territoires. La démocratie alimentaire ne passe pas simplement par un retour au local, sinon on exclut d’autres territoires. Il faut aussi travailler à une échelle au moins européenne, dans le cadre de combinaisons complexes de différents modes d’approvisionnements. Les choix de relocalisation ne doivent pas empêcher de se préoccuper de ce qui se passe dans d’autres pays, à la fois pour des raisons de nécessité alimentaire et pour prendre soin des ressources ensemble.

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